samedi 26 janvier 2008

«Le Ranz des vaches, c’est le blues des Fribourgeois»

Thierry Lang, il faut un certain culot pour s’attaquer à une musique aussi symbolique, qui fait partie du patrimoine culturel fribourgeois et helvétique. Comment vous est venue cette idée?

Comme tout Fribourgeois, j’ai été bercé par les chansons de l’abbé Bovet ou de Pierre Kaelin durant toute ma jeunesse. Elles font pratiquement partie de mes gènes. Il y a longtemps que j’avais l’idée de jouer cette musique, mais je ne voulais pas le faire à la légère. Aujourd’hui, je crois avoir atteint une maturité musicale qui me permet d’avoir suffisamment de recul pour me risquer à pareille aventure. Comme tous les bons compositeurs, Bovet et Kaelin ont soigneusement choisi chaque note de leurs oeuvres, des notes puisées au fond de leur coeur. C’est ce qui fait qu’ils sont tellement identifiables et il faut évidemment aborder leur musique avec le plus grand respect.

Quelles ont été les principales difficultés auxquelles vous vous êtes heurté?

Le grand problème pour moi c’était de trouver la bonne distance, le juste équilibre pour réarranger des chants qui résonnent
dans le coeur des Fribourgeois plus comme des prières que comme de la musique festive. J’avais déjà entendu d’autres tentatives de ce genre et je trouve qu’essayer de faire swinguer cette musique n’a pas vraiment de sens. Je voulais lui offrir un nouveau costume, mais sans tomber dans le superficiel: il fallait absolument conserver l’émotion qui s’en dégage. Donc mon premier choix, qui a déterminé tous les autres, a été de renoncer à la batterie et de positionner mon projet aux confluents de la musique classique, du jazz et de la musique traditionnelle.

Vous avez réuni un quatuor de violoncelles qui donne à la musique une ampleur et une couleur très particulières. C’est très inhabituel comme orchestration ...

Normalement dans ce genre de projets, on utilise un quatuor à cordes avec deux violons, un alto et un violoncelle. Mais dans le cas présent on a affaire à une musique écrite pour un choeur d’hommes à quatre voix. Je me suis donc demandé quels étaient les instruments susceptibles de remplacer les voix humaines, afin de rester dans le contexte original. C’est très important, parce que dans l’oreille des gens, ces chansons résonnent avec la voix humaine; il fallait donc trouver un équivalent instrumental. Et pour moi, il n’y a pas de doute: c’est le violoncelle qui s’approche le plus de la voix. J’ai donc réuni un quatuor de violoncelles autour de Daniel Pezzotti, avec qui j’ai déjà eu l’occasion de travailler pour mon premier disque chez Blue Note.

Et le bugle de Matthieu Michel, c’était aussi un choix qui s’imposait?

Bien sûr. Lorsqu’on entend ce genre de musique, on l’associe immédiatement au son du cor des Alpes, surtout dans le cas
du Ranz des vaches. J’ai donc pensé tout de suite au bugle, qui est l’équivalent du violoncelle pour les cuivres. Et bien naturellement j’ai pensé à Matthieu Michel, parce que comme Fribourgeois il connaît ces chansons par coeur, et avec le coeur... Je crois qu’il faut être Fribourgeois si l’on veut vraiment jouer cette musique avec toute la ferveur nécessaire. Donc les
choses se sont mises en place: le quatuor pour l’accompagnement, Matthieu Michel pour la mélodie, plus mon contrebassiste
habituel Heiri Känzig qui apporte la pulsation du jazz, avec un timbre très moderne qui ajoute une autre couleur, plus actuelle. Ensuite, je n’ai plus qu’à me promener là-dessus avec mon piano...

Vous l’avez dit, ce sont des chansons très sérieuses, aux thèmes essentiellement religieux et patriotiques. Et vous en avez fait quelque chose de plus aérien, de spatial, qui parle aussi au mélomane contemporain...

Je voulais absolument éviter de grossir le trait, de tomber dans le pathos qui est déjà assez présent dans les chansons originales. C’est particulièrement vrai pour l’arrangement de Nouthra Dona di Maortsè. C’est une oeuvre de l’abbé Bovet, un choeur à quatre voix assez compliqué. C’est une composition extrêmement bien écrite mais assez grave, pour ne pas dire pesante. Je voulais lui donner un costume un peu plus léger, et j’ai développé tout un système d’harmonies qui correspondent au thème, mais à la façon d’un tango. D’abord le thème est exposé au violoncelle, puis arrive un accompagnement avec des couleurs à la Piazzolla, ensuite c’est le développement traditionnel d’une pièce de jazz: introduction, thème, improvisations successives, à nouveau le thème puis la coda conclusive ...

Finalement c’est un peu le même travail que sur un standard de jazz?

Certaines pièces ressemblent vraiment à des chansons, comme les standards jazz qui étaient tirés de comédies musicales
à succès. Mais ce n’est pas le cas de Nouthra Dona di Maortsè qui est une composition d’un seul bloc, avec des audaces harmoniques absolument fantastiques pour l’époque.

Et vous n’avez pas hésité à bousculer un peu le fameux Ranz des vaches ...

Pour le Ranz des vaches, j’ai réécrit complètement l’arrangement et j’ai bouleversé la structure traditionnelle du morceau. Cela peut paraître déroutant dans la forme, mais harmoniquement, ça colle très bien. J’ai donc commencé par un interlude avec quelques citations de la mélodie pour poser l’ambiance. Ensuite les choses se mettent en place progressivement mais sur des harmonies beaucoup plus tendues que l’original. Il fallait biensûr un solo de trompette particulièrement lyrique et je me laisse aussi une place pour un solo de piano non accompagné. Le Ranz des vaches, c’est le blues des Fribourgeois. C’est tellement fort émotionnellement que par exemple les gardes suisses du Vatican n’avaient pas le droit de le chanter pour leur éviter le mal du pays. Pour moi, il était important de prendre un peu de distance sur une chanson aussi connotée. Pendant ma partie en solo, je peux m’éloigner du texte original, le faire oublier un moment, puis y revenir petit à petit ...

Un autre moment très émouvant, c’est L’Immortelle de Jean ...

un petit chef-d’oeuvre, un choral de l’abbé Bovet! On commence par l’exposé du thème par les violoncelles. Là j’ai repris exactement les quatre voix de l’arrangement original. Ensuite, une improvisation de bugle sur les harmonies du thème, avec un développement «jazzistique » traditionnel. Lorsque les violoncelles accompagnent le solo, on reste très strictement sur le tempo, mais lorsqu’ils ne jouent pas, on commence à bouger et on s’accorde plus de liberté.

Et vous avez traité chaque morceau d’une façon particulière, en vous démarquant plus ou moins de l’original ...

Oui, je voulais varier les approches, surprendre un peu l’auditeur, mais sans le bousculer pour autant. Par exemple, Chante en mon coeur, pays aimé a des accents de musique de film. C’est une très belle valse que l’on entendrait bien dans un western. Nous l’avons travaillée dans ce sens, avec un côté un peu gospel, très lyrique. Par contre, dans Adyu mon bi payi je laisse plus de place au jazz, avec une pulsation rythmique très présente. Ça commence par une introduction de violoncelle par Andy Plattner qui expose le thème très fidèlement. Puis Heiri Känzig entre dans le jeu en utilisant sa contrebasse comme un instrument de percussion avant que Matthieu Michel commence à improviser à la trompette bouchée. Et là on éclate complètement les harmonies, on joue modal à la façon de Miles Davis.

Vous avez choisi de conclure le disque avec un nouvel arrangement de Nan, une de vos propres compositions que vous avez déjà enregistrée dans différents contextes. Est-ce une façon de souligner une certaine continuité avec Bovet et Kaelin?

Je n’ai pas écrit cette composition en pensant à eux, mais c’est vrai que Nan est un peu mon Ranz des Vaches à moi. C’est un morceau très apprécié du public que je joue généralement en rappel, une pièce très forte mélodiquement, plus proche de la musique classique que du jazz. On reste dans le registre de l’émotion et d’une certaine ferveur, parfaitement dans l’esprit du disque.

Propos recueillis par Eric Steiner